ROSARIO | L’avenir de la ville appartient aux producteurs

CHRONIQUE D’UNE VILLE ORGANIQUE | Chaque mois, c’est une nouvelle étape de notre exploration qui s’achève. Et à l’autre bout du monde, certains cultivent déjà demain. Prenez une dose d’inspiration, vous êtes les bienvenus dans la ville organique…

 

25 avril 2017 | Parque-Huerta « Molino Blanco »

Voilà deux jours que nous sommes à Rosario, troisième ville d’Argentine, située à quatre heures de Buenos Aires et la plus importante de la province de Santa Fe. Aujourd’hui, nous nous apprêtons à intégrer notre nouvelle initiative. Nous avons rendez-vous avec Matias, 30 ans, membre du parque huerta Molino Blanco, l’un des sept parcs-jardins de la ville situé dans la « Zona Sur », en périphérie sud de Rosario. Dans ce quartier de bidonvilles juxtaposant le centre-ville vit une population défavorisée, essentiellement issue des zones rurales du pays ou exclue du marché du travail industriel. Il est 10h00, nous retrouvons Matias à l’entrée du jardin.

Les présentations faites, Matias s’attelle à nous faire visiter Molino Blanco. Dix-sept familles y cultivent chacune sa parcelle, selon les principes de l’agroécologie, sur 5 hectares de terrain mis à disposition par la municipalité. Nous y découvrons des quantités de salades, de choux, d’oignons, de courges, d’arbres fruitiers en tous genres, ainsi qu’une serre dédiée aux plantes médicinales et aromatiques coordonnée par Daiana, la compagne de Matias. Ici, chaque famille, chaque individu a son histoire. Nous faisons notamment la connaissance d’Yda, la mère de Matias, présente depuis l’origine du jardin. Elle en profite pour nous faire un petit cours d’histoire sur la création de Molino Blanco et le développement de l’agriculture urbaine à Rosario…

2001, la crise financière frappe l’Argentine. C’est l’effondrement économique. Les habitants de Rosario en situation de précarité s’organisent et de nombreuses familles investissent les terrains vacants de la ville pour y cultiver la terre et produire leur propre nourriture. Si cette année marquera le début du processus de création du Programme d’Agriculture Urbaine, nous découvrons que celle-ci connaît un premier essor à Rosario vers la fin des années 80. Un groupe de personnes essentiellement composé d’agronomes décide de développer un projet de jardins communautaires partant des principes de l’agroécologie et des techniques « paysannes » comme levier de transformation sociale pour les populations les plus marginalisées. L’agroécologie présente l’avantage de proposer des techniques agricoles basées sur des technologies accessibles, en réduisant la dépendance aux intrants, et permettant aux producteurs de coordonner eux-mêmes l’ensemble de la production. Ce groupe formera plus tard le CEPAR, le Centre d’Études pour la Production Agroécologique de Rosario, aujourd’hui un acteur clé du Programme d’Agriculture Urbaine. Et si à l’époque l’agriculture urbaine se développe sans soutien institutionnel, la crise de 2001 marque le début du dialogue entre les pouvoirs publics et le CEPAR. L’urgence sociale conduit la municipalité à soutenir l’initiative et à créer un Programme d’Agriculture Urbaine, le PAU.

La visite terminée, nous voilà face à un véritable cas de résilience communautaire et, nous devons bien l’avouer, nous avons hâte de commencer notre travail. Et si Matias nous accueille avec plaisir, c’est pourtant un air de scepticisme que nous percevons dans son regard. Nous avons quatre semaines pour comprendre et, ce que nous entrevoyons déjà, c’est que nous sommes loin d’être les premiers à nous intéresser aux parcs-jardins de Rosario. Depuis une dizaine d’années, Matias, Daiana, Yda et les autres huerteros (producteurs) du jardin reçoivent la visite de nombreux étudiants, chercheurs et journalistes venus des quatre coins du monde. Une reconnaissance internationale du PAU dont l’obtention du prix d’UN HABITAT à Dubai en 2004 en est l’un des symboles. Nous retrouvons également Molino Blanco dans le documentaire « Sacré-croissance » de Marie-Monique Robin. Sorti en 2014, celui-ci met en lumière une sélection de solutions alternatives au modèle de croissance dominant et pose les prémices d’un développement économique fondé sur le développement durable. Car oui, il faut bien le dire, le PAU a bien évolué et propose aujourd’hui un modèle d’agriculture urbaine basé sur une économie durable et solidaire que nous n’allons pas tarder à découvrir…

 

14 mai 2017 | Feria de Rosario

Dimanche. Il est 9h30 et pas de grasse-matinée pour nous aujourd’hui. Matias nous a donné rendez-vous en centre-ville, aux abords du fleuve Paraná, à l’une des quatorze ferias de Rosario, un marché solidaire où nous retrouvons Matias et Daiana. Sur les étales, c’est légumes frais, plantes médicinales et cosmétiques. Les badauds défilent, la feria est un succès.

Et au delà de l’auto-production alimentaire des familles, c’est bien l’intégration de l’agriculture urbaine au tissu économique de la ville qui avait de quoi éveiller notre attention. Entre 2002 à 2010, le PAU développe en effet son action avec la création d’une chaîne agroalimentaire locale reliant le réseau des parcs-jardins avec deux agro-industries artisanales et un réseau local de consommation articulé autour des marchés, de la vente de paniers et de groupements de consommateurs. Un exemple d’intégration de l’agriculture urbaine réussi entre inclusion sociale par le travail, réduction de la pauvreté et promotion d’une économie durable et solidaire. Et si l’agriculture urbaine fait aujourd’hui partie intégrante du Secrétariat de l’Économie Solidaire de la ville, une vingtaine de huerteros ont par ailleurs reçu une certification « culture agroécologique » par le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Sécurité sociale, quand d’autres sont formés à ces techniques par des ingénieurs agronomes présents en coordination dans les parcs-jardins. Certains huerteros ont également intégré l’équipe technique du PAU et tous les producteurs du programme sont désormais réunis sous l’association « Red de Huerteros y Huerteras de Rosario » dont Matias et Yda sont les coordinateurs.

Cette vision intégrée de l’agriculture urbaine, c’est bien ce que nous venions chercher. Et à le constater, c’est un succès. Seulement voilà, la feria est sur le point de toucher à sa fin quand un détail nous frappe : la majorité des consommateurs appartient à la classe moyenne supérieure, avec à la clé un risque de dualisation entre des producteurs issus de quartiers défavorisés et une petite niche de consommateurs aisés du centre-ville. D’autant plus que l’agriculture urbaine à Rosario reste perçue comme une activité réservée aux pauvres et un échec social. Nous sommes loin de l’image d’une filière d’avenir et d’une pratique valorisée. Point noir au tableau, et ça tombe bien car aujourd’hui à la feria, Antonio Latucca, initiateur et directeur du PAU, est présent. Après maintes tentatives de contacts, nous avons enfin l’occasion de lui demander une petite entrevue pour tenter de dissiper nos doutes…

 

16 mai 2017 | Antonio Latucca

Nous retrouvons Antonio au Molino Blanco, prêts pour une visite guidée des autres parques huertas de la ville. En voiture, c’est aussi l’occasion de lui en demander davantage sur les enjeux futurs du PAU. Et nous avons touché juste… Pour Antonio, il est aujourd’hui primordial de transformer l’image du producteur, de valoriser la pratique en tant que métier d’avenir, et d’attirer de nouveaux publics, producteurs et consommateurs. Et cela passera par rompre le mythe considérant l’agriculture comme un travail pénible, une pratique du passé, et par combattre l’ignorance autour de ses multiples bénéfices, en particulier lorsqu’elle est intégrée en ville. Le premier défi du PAU selon lui ? Mobiliser l’ensemble de la société, en premier lieu les acteurs politiques et la société civile, autour de la reconnaissance de la multi-fonctionnalité, socio-économique et surtout écologique, de l’agriculture urbaine.

Et c’est bien dans cette optique que, tout au long de ces années, le PAU a tenté de construire des ponts entre le rural et l’urbain, entre les secteurs public et privé, et entre agriculteurs, consommateurs et société civile dans son ensemble. L’ambition ? Promouvoir le producteur comme « gardien » de l’environnement et de la terre, et l’agroécologie comme pratique innovante. Et c’est peut être ce qui explique la raison pour laquelle le PAU perdure 15 ans après la crise et hors contexte d’urgence. Aujourd’hui, le PAU ne s’adresse plus seulement aux populations défavorisées mais s’est adapté aux intérêts d’autres parties prenantes. Notre doute se transformerait-il en avantage ? En cassant les barrières de la discrimination et en touchant d’autres catégories sociales, le projet peut rester à l’agenda politique et justifier un soutien sur le long terme. L’équipe du PAU n’a donc cessé de diversifier ses activités autour de l’aspect environnemental, essentiel pour la société civile et les politiques internationales, et de développer ses relations avec des organismes de coopération internationale pour assurer sa visibilité, lui permettant d’être aujourd’hui considéré comme une référence mondiale.

La visite terminée, nous voilà de retour au Molino Blanco. Matias réapparait, bien curieux d’obtenir un petit compte-rendu de notre entrevue. S’il est l’un des premiers convaincus de la valeur centrale du producteur dans nos sociétés, son scepticisme, lui, est toujours bien présent. Tant d’effort à faire reconnaître le programme qu’on en oublierait presque la réalité ? Car si le PAU tend à miser sur la visibilité et la multifonctionnalité de l’agriculture urbaine, le risque de s’éloigner des besoins des producteurs est bien réel. Et Matias ne manque pas de nous rappeler à cette réalité : une amélioration de la visibilité au détriment de l’attention portée aux huerteros qui ne disposent d’aucune capacité d’investir et d’assumer les risques économiques, avec par conséquent une dépendance vis-à-vis des ressources du PAU. Si Rosario est un exemple réussi d’intégration de l’agriculture urbaine, le besoin de renforcement de l’organisation des huerteros n’est pas toujours compatible avec les exigences politiques et les motivations des classes moyennes.

Alors Rosario, ville progressiste ? L’élan est en tout cas donné. Mais bien que l’agriculture urbaine comme piste de restructuration de nos modèles économiques et sociaux urbains peine encore à être reconnue, le renforcement de la visibilité du programme ne devra pourtant pas se faire sans son cœur névralgique : les producteurs. Car derrière cette réappropriation d’intérêts, c’est bien la capacité et l’autonomisation des producteurs qui sont améliorées avec à la clé, une transition imposée par des pratiques citoyennes plutôt que par une intention politique. Replacer le producteur au centre des considérations pour permettre à l’agriculture urbaine d’être perçue comme une alternative sociétale durable ? C’est peut-être ça, le vrai progrès.

 

 

 

Sources : 

Gianella-Estrems, Teresa & Pinzas, Teobaldo (2015) “Urban agroecology, a tool for social transformation”. Farming Matters, 2015, 39.

Soler Montiel, Marta (2015) “Le Programme d’Agriculture Urbaine de la ville de Rosario en Argentine”. Ethnologies, 8 | 2015. https://ethnoecologie.revues.org/2390

SOS FAIM (2005) ” À Rosario : agriculture urbaine agroécologique contre dualisation socio-spatiale. Défis Sud, Alternatives positives. https://www.sosfaim.be/wp-content/uploads/2015/08/defis_sud_alternatives_positives_rosario.p

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