LA PAZ | La souveraineté alimentaire est une affaire de culture(s)

CHRONIQUE D’UNE VILLE ORGANIQUE | Chaque mois, c’est une nouvelle étape de notre exploration qui s’achève. Et à l’autre bout du monde, certains cultivent déjà demain. Prenez une dose d’inspiration, vous êtes les bienvenus dans la ville organique…

 

1er juin 2017 | Fondation Alternativas

Nous étions prévenus, La Paz, c’est un charme bien particulier. Tumulteuse ? Il faut bien admettre que c’est l’un des premiers constats qui s’imposent. Capitale administrative de l’État plurinational de Bolivie, La Paz et son aire métropolitaine forment la région plus peuplée du pays. Et malgré une population de seulement 10,5 millions d’habitants, la distribution spatiale de Bolivie est particulièrement caractérisée par une population urbaine, représentant 70% de la population totale. Alors, un charme certes, mais surtout le résultat d’un phénomène de migration en masse des régions rurales vers les centres urbains du pays, aussi synonyme d’une pauvreté extrême. La conséquence ? Plus de 50% de la population urbaine se trouve exposée à un risque chronique d’insécurité alimentaire.

Le constat est posé. Et c’est bien lui qui allait nous amener à entamer notre travail avec la Fondation Alternativas. Depuis 5 ans, celle-ci se concentre sur les problématiques urbaines de sécurité alimentaire et travaille à mettre en lumière cet enjeu grandissant auprès des gouvernements locaux. Aujourd’hui, nous rencontrons Maria Teresa, la directrice générale, ainsi que Javier et Viviana, tous deux employés de la fondation. Alors, la sécurité alimentaire, c’est quoi ? Une situation dans laquelle l’ensemble la population aurait, à chaque instant, l’accès physique et économique à une alimentation suffisante, saine et de qualité. Urbaine, pourquoi ? Car si la majorité des efforts se concentre sur le développement de stratégies destinées à booster le développement rural et la production agricole de grande échelle, les villes peuvent et doivent jouer un rôle croissant dans la recherche de solutions garantissant le droit à l’alimentation de tous. Illustration : en Bolivie, alors que l’économie nationale a bénéficié de l’industrialisation agricole, les monocultures de grande échelle ont déplacé les agriculteurs traditionnels, réduit la diversité des aliments cultivés, et accru la vulnérabilité du pays aux fluctuations des prix des denrées alimentaires au regard de sa dépendance aux importations. La Bolivie présente aujourd’hui des indicateurs inquiétants en relation à la sécurité alimentaire avec près de 20% de la population souffrant de la faim et 40% d’obésité. Entre 2006 y 2013, le prix des aliments a augmenté de 101%. Le prix du panier moyen par foyer dépasse aujourd’hui le salaire minimum. Plusieurs facteurs remettent également en question la capacité des systèmes agricoles traditionnels à nourrir les populations : changement climatique, disponibilité en eau, réduction des terres agricoles, érosion des sols et, bien sûr population urbaine croissante. L’opportunité et la nécessité sont venues pour les villes de repenser nos systèmes traditionnels de production et de distribution alimentaire. Si certaines ont déjà pris conscience de leur rôle à jouer, il reste encore beaucoup à faire, et il est fondamental que les métropoles des pays en développement, qui concentrent la part la plus importante de la population mondiale, participent activement au débat. Et c’est bien l’ambition d’Alternativas.

 

5 juin 2017 | Jardin Lak’a Uta

Direction le jardin organique Laka’Uta, premier potager urbain de La Paz, situé dans quartier de Cotahuma, dans un ancien parc municipal à plus de 3600 mètres au-dessus du niveau de la mer. Une initiative de la Fondation qui met notamment l’accent sur la transformation des espaces sous-utilisés en espaces verts et productifs. Les « vecinos », les voisins, viennent y cultiver des aliments frais, nutritifs et biologiques. 40 familles cultivent leurs aliments toute l’année sur des parcelles individuelles de 9m2, leur permettant d’économiser entre 3 et 30 bolivianos par semaine. Nous y trouvons plus de 25 variétés de légumes et d’herbes aromatiques, des fleurs décoratives et des espaces de compost.

Nous sommes accueillis par Rina, Mariela, et Juan Pablo, les ingénieurs agronomes employés de la Fondation, en charge de la coordination du jardin. Mais au delà de nos trois protagonistes, Lak’a Uta est surtout le fruit d’un effort collectif, intergénérationnel et multiculturel ; plus de 200 personnes ont participé aux travaux d’adaptation, à la culture, l’entretien et l’embellissement du jardin. Nous y rencontrons des gens de tous âges, présents pour travailler la terre, apprendre et surtout partager des liens, des valeurs, le travail, l’amitié et le rêve. Les gens qui cultivent ici deviennent des agents du changement qui cultivent également, jour après jour, le rêve de villes plus vertes et plus productives. Tous aspirent à une alimentation saine, durable et équitable, et surtout, à partager ce mode de vie avec les générations futures et le reste de la société.

Alors, assurer la sécurité alimentaire de chacun ne serait-il finalement pas une affaire de communauté ? Le moment serait-il arrivé de permettre enfin à chacun, producteur comme consommateur, de jouer un rôle actif dans la recherche de mécanismes garantissant sa sécurité alimentaire ? Avant de parler sécurité, il s’agira donc avant tout de souveraineté. Ne plus être de simples bénéficiaires de ce qui est offert et contrôlé par d’autres mais retrouver un regard et une voix sur la façon dont nos aliments sont produits et commercialisés. Et au delà… L’agriculture urbaine, qui loin de remplacer l’agriculture rurale, participera pourtant à redonner aux peuples leur droit à contrôler les semences, la terre, l’eau, et la production de ses aliments. « Cultivando comunidades », cultivant les communautés, voilà la vision d’Alternativas. Outre le travail mené auprès des acteurs publiques sur les questions de sécurité alimentaire, ce sont bien les communautés qu’il faudra sensibiliser et mobiliser. Le besoin pour les organisations de travailler à partir de la société civile est urgent. L’objectif ? Permettre aux populations de se ré-emparer ces notions théoriques et abstraites au travers d’une production locale, participative et communautaire, culturellement appropriée, en harmonie et complémentarité avec la terre…

 

14 juin 2017 | La Casa de los Ningunes

Au cœur du tumulte de la ville, nous découvrons un endroit pas comme les autres. Au premier coup d’œil, une maison, sept colocataires. Poussons alors la porte, nous entrevoyons un lieu de résilience urbaine alternatif, entre vie et travail, qui expérimente une nouvelle façon d’habiter la ville, de se nourrir et de vivre ensemble.

Créée en 2005 par un groupe de jeunes rêveurs activistes, La Casa de los Ningunes aborde le manque de sensibilisation sur les problèmes sociaux et environnementaux et tente, au travers de la communauté, de combler l’écart entre le discours et l’action. Ateliers alimentaires conscients, « Comida consciente », jardinage urbain, leçons environnementales ouvertes, recyclage, méditation, ateliers de paix et de résolution de conflits… Une organisation horizontale, ouverte, vivante et en constante évolution qui questionne et réinvente la vie des communautés urbaines à travers l’utilisation de l’espace, de nouvelles formes de spiritualité et de nouvelles économies de production et de consommation.

Nous rencontrons Salomon, l’agriculteur urbain de la maison. Venu de Colombie, il retrouve en Bolivie une véritable volonté du maintien et du respect des cultures ancestrales. Car si l’isolement des individus, la dépendance exclusive à l’argent, ou encore l’incapacité à produire sa propre nourriture sont des hypothèses largement validées par nos sociétés occidentales modernes, elles ne sont pas encore l’apanage de la Bolivie qui cultivent encore ses influences natives-indigènes et agricoles, à l’image du “Vivir Bien”. “Sumak Qamana” en Quecha, cette philosophie du “bien vivre” entre réciprocité, éco-centrisme, pluralité, diversité, et communauté, est inscrite dans la Constitution du pays depuis 2009. Le “Vivir Bien” nous plonge dans une vie communautaire faite d’entraide, de responsabilités partagées, de production collective et de distribution des richesses, et dans une relation harmonieuse entre êtres humains et Terre Mère, où la communauté et les autres systèmes de vie, indivisibles, interdépendants et complémentaires, partagent un futur commun. Un concept qui trouve sans aucun doute un écho contemporain. Et s’il est aujourd’hui fondamental d’expérimenter la façon dont on peut “vivre bien” en ville, cela ne pourra se faire sans prendre en compte la dépendance des communautés à un contexte environnemental, culturel, politique et économique. La Casa de los Ningunes est un cas unique d’un système alternatif de vie, entre idéologie moderne et occidentale de la transition, et réinterprétation par la jeune génération d’une philosophie décolonisée et localisée de la mémoire collective bolivienne. Une façon peut-être de rendre au peuple sa culture…

 

Une simple maison dissimulée au détour d’un rue ? Le voilà finalement, le charme de la tumultueuse La Paz.

 

 

 

Sources : 

ALTERNATIVAS (2014, Oct) “Building an Urban Food Policy. Best Practices and Lessons Learned in La Paz, Bolivia”. http://www.alternativascc.org/sites/default/files/Building%20an%20Urban%20Food%20Policy_Best%20Practices%20and%20Lessons%20Learned%20in%20La%20Paz%20Bolivia%202014_0.pdf

ALTERNATIVAS (2015, Déc) “CULTIVANDO COMUNIDADES, Memoria de Trabajo 2014-2015, Huerto Orgánico Lak’a Uta”. http://www.alternativascc.org/sites/default/files/Huerto%20Organico%20LakaUta_Memoria%202014-2015.pdf

Voller, Vanessa (2015, Fall.) “Casa de los Ningunos: un estudio de caso sobre la re-imaginando de “Sumak Qamaña” en un contexto urbano y contemporáneo”. Independent Study Project (ISP) Collection. Paper 2128. http://digitalcollections.sit.edu/isp_collection/2128

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *