CURITIBA | La crise est un terrain fertile pour la communauté

CHRONIQUE D’UNE VILLE ORGANIQUE | Chaque mois, c’est une nouvelle étape de notre exploration qui s’achève. Et à l’autre bout du monde, certains cultivent déjà demain. Prenez une dose d’inspiration, vous êtes les bienvenus dans la ville organique…
© Munir Bucair Filho

 

17 mars 2017  | Patricia, Claudio et Luiz

Sortis du Blablacar (oui, au Brésil aussi), nous voilà fraichement débarqués à Curitiba, capitale de l’État du Paraná.

Il est 16h30, nous avons rendez-vous dans un café pour retrouver Patricia, notre contact. Direction la station de bus et son système de transport public tant loué par toutes les métropoles du monde. Pas de chance, aujourd’hui, c’est jour de grève. Allez comprendre pourquoi. Nous, nous n’allons pas tarder…

En plein centre-ville, nous voilà arrivés au café « Coletivo Alimentar ». À l’intérieur, nous retrouvons Patricia attablée en compagnie de Claudio et Luiz, le gérant du café. Il s’avère que le Coletivo n’est pas un simple café mais, ça aussi, nous le comprendrons plus tard. Pas de temps à perdre, les présentations faites, nous sommes immédiatement plongés dans le vif du sujet. Nous venons de débarquer au beau milieu d’une réunion, et il fallait bien s’en douter, il s’agit d’agriculture urbaine.

© Munir Bucair Filho

Claudio, le doyen du groupe, est ravi de notre présence. Notre projet a bien suffi à nous faire gagner son cœur et son estime. Il ne perd pas de temps pour entamer son cours magistral. Il faut dire qu’il est aussi très bavard…

Curitiba, ville avant-gardiste, est souvent considérée comme la métropole brésilienne la mieux organisée. Le développement durable et environnemental de la ville lui a valu le surnom de Cidade Modelo da América Latina, comprenez « Cité modèle d’Amérique Latine ». Dans les années 70, en pleine émergence du Brésil, les politiques publiques d’aménagement de la municipalité reflètent la volonté d’un modèle de vivre-ensemble écologique et social. Un développement exemplaire et inclusif qui n’est pourtant pas sans s’accompagner aujourd’hui d’un certain nombre de paradoxes. Le contexte du pays a évolué et après plus de trente ans de gestion durable la ville connaît le même destin que les autres métropoles d’Amérique Latine. Si l’exode rural s’est intensifié, le centre-ville se désertifie et c’est à l’échelle de l’aire métropolitaine que les problèmes territoriaux apparaissent. Plus d’une centaine de milliers de personnes vivent dans les favelas en périphérie de la ville pendant que les « gated communities » (résidences fermées) n’en finissent pas de pousser dans le paysage urbain. Avec une fracture sociale de plus en plus évidente, Curitiba n’est que le reflet de la société brésilienne.

Malgré un pessimisme à peine caché, Claudio en est persuadé, la transition doit se faire. Curitiba serait le nouveau Détroit. S’il aime faire ce parallèle, c’est que la ville est confrontée, cinquante ans plus tard, aux mêmes défis que cet ancien symbole de la prospérité américaine aujourd’hui en faillite. L’antidote de Détroit ? L’agriculture urbaine. Un cas d’école d’une réinvention post-industrielle.

Alors nous, candides des quelques milliers de kilomètres qui nous séparaient jusque là, nous en venons à parler du 1er décembre 2016. Curitiba remporte le prix du C40 dans la catégorie « Sustainable Communities » (Communautés Durables) pour son programme d’agriculture urbaine. Nous en récoltons un mélange d’amusement et de désolation. Un bel étendard marketing paraît-il. La discussion s’arrêtera là, pour ce soir en tout cas.

 

27 mars 2017 | « Programa Lavoura »  

Pour essayer d’en savoir un peu plus, direction la banlieue sud de Curitiba, à Rio Bonito dans le quartier de Campo de Santana, l’un des plus défavorisés de la ville.

Nous découvrons ici le « Programa Lavoura » du Secrétariat municipal de l’agriculture et de l’approvisionnement : un partenariat entre la préfecture, le fournisseur d’électricité local et l’association des voisins du quartier permet à 70 familles de cultiver leur propre nourriture. L’objectif du programme ? Stimuler l’action communautaire et l’inclusion sociale par le lien à la terre et l’accès à une alimentation fraiche et de qualité.

Un impact limité certes, mais sur le fond nous y sommes. Pourtant, la préfecture est entrée dans un processus de désengagement progressif de l’initiative, jusqu’à son autogestion. La raison ? Un coût trop important et d’autres besoins émergents. Et nous tombons à pic car le lendemain de notre visite se tient à Rio Bonito la signature du protocole « Horta do Chef » permettant aux agriculteurs du programme de fournir des ingrédients aux restaurants réputés de la ville. Un premier pas vers l’autonomie du programme tout en valorisant la production agricole locale, la chaîne d’approvisionnement, et la création d’emplois et de revenus.

Et si cette recherche de nouveaux modèles a bien attiré notre attention, nous n’allions pas en rester là.

© Joel Rocha / SMCS

 

29 mars 2017 Au Coletivo Alimentar 

Retour au Coletivo où nous retrouvons Claudio pour une petite entrevue. Nous en aurions presque oublié de vous le présenter… Ce professeur de gestion environnementale milite depuis plus de 15 ans pour une vision intégrée de l’agriculture urbaine. Il est à l’origine de la « Casa da Videira », une base environnementale réunissant plusieurs familles autour d’un système intégré et cyclique de l’agriculture et de l’élevage urbain. Basée sur la production alimentaire et la gestion des déchets organiques, l’expérimentation a conduit à un modèle dynamique qui repositionne fondamentalement nos modes d’organisation et consommation actuels. Une référence internationale, mais surtout, la démonstration d’une vision que nous vous laissons découvrir.

© Claudio Oliver

Alors, Claudio, qu’en dit-il ? Le “Programa Lavoura” de la préfecture, il nous l’a bien fait comprendre, il est assez sceptique. Les politiques publiques d’inclusion sociale ont déjà bien montré leurs limites. Le cours magistral reprend.

Début des années 2000, le prix des matières premières est en hausse et le Brésil en est riche. Conséquence ? Pendant plus d’une décennie, la croissance explose. De grands programmes sociaux sont mis en place et des millions de Brésiliens sont sortis de la pauvreté. L’accès à la consommation est facilité, mais problème : bien souvent à crédit. Une politique court-termiste et illusoire. Tant que la croissance est au rendez-vous, les Brésiliens ont pu cumuler les crédits et s’endetter, le tout largement cautionné par le gouvernement. Et en 2015, le coup de massue. Le Brésil entre en récession avec son lot de conséquences désastreuses pour la population : baisse de la production, explosion du chômage, inflation… Le pays fonce tout droit 30 ans en arrière, connaît une crise sans précédent, des problèmes sociaux structurels jamais résolus, et s’offre aujourd’hui une belle cure d’austérité (nous vous avions bien parlé des grèves…). La fin du progrès social, et Curitiba n’y échappe pas.

Retour à notre programme municipal d’agriculture urbaine et à ce fameux protocole « Horta do Chef ». Une vision plus long-terme à base d’émancipation citoyenne ? Lueur d’espoir, cela fait peut-être partie des raisons pour lesquelles nous retrouvons Claudio aujourd’hui en plein centre-ville de Curitiba. Car en 2014, la Casa da Videira se délocalise pour s’implanter à Palmeira, à 75 km de la ville. La vie urbaine, c’est terminé, une sorte de retraite anticipée. Si les graines sont plantées, d’autres pourront prendre la relève, mais surtout, trop d’efforts, trop peu d’intérêt suscité, et un peu trop en avance sur son temps dans un Brésil en plein « boom » économique.

Pourtant, il nous le dit, Claudio est rappelé par la ville et ses vieux amours. Il faut dire que malgré la capacité limitée des gouvernements locaux à assurer la pérennité de programmes sociaux, Curitiba, capitale écologique du Brésil, possède un socle identitaire plus que propice aux développements d’initiatives citoyennes originales. Un regard vers Luiz qui s’affaire au comptoir du Coletivo. Les choses seraient-elles en train de changer ?

C’est le moment d’interrompre Luiz dans la préparation de son café et de comprendre ce qui se trame ici, au Coletivo Alimentar. Certes, on y sert un café d’exception, mais aussi, on se rencontre, on teste et on partage. Car le Coletivo, c’est avant tout la connexion des amoureux de l’alimentation, un laboratoire d’expérimentations et un lieu d’échange de connaissances et de savoir-faire. Les “baristas” y sont différents chaque jour, la cuisine se gère de manière autonome, les visages défilent à l’étage dans l’espace de co-working, et toutes les semaines, c’est atelier jardinage avec Patricia, notre ingénieure agronome chargée de l’aménagement du potager sur le toit. Chacun vague à ses occupations et au détour d’une rencontre ce sont de nouvelles collaborations qui se cultivent…

© Munir Bucair Filho

Et c’est bien sur ce point que Claudio voulait nous emmener. Le Brésil est entré à marche forcée dans une période de transition. L’ère post-moderne pointe déjà le bout de son nez et si les initiatives foisonnent plus que jamais à Curitiba, l’enjeu sera de savoir les connecter et d’en assurer la pérennité. Comme Claudio le dit si bien lui-même : « la crise est un terrain fertile pour la communauté » et en direct du Coletivo, si des collaborations naissent, certains projets commencent déjà à pousser. Nous vous racontons l’un d’entre eux…

 

29 mars 2017 La Casa do Redentor

Nous avons rendez-vous dans le quartier de São Francisco, à deux pas du centre historique de Curitiba. Aujourd’hui, nous sommes prévenus, pas de belles démonstrations philosophiques, nous allons parler « business ». Nous y retrouvons Claudio et Patricia, ainsi que Gabriella, chef cuisinière, et Fernando, président de l’association « Casa do Redentor », notre lieu de rendez-vous. Dans cette structure d’accueil dédiée aux sans-abris nous ne tardons pas à découvrir en arrière-cour un potager fleurissant. Alors forcément, nous y avons passé pas mal de temps.

Le jardin, c’est aussi tout l’objet de la réunion d’aujourd’hui. La Casa do Redentor, s’apprête à démarrer un projet pilote réunissant l’ensemble de nos protagonistes. L’idée à court-terme ? Utiliser l’agriculture comme outil de réintégration sociale, en donnant la possibilité aux résidents de l’association de cultiver et vendre la production du jardin sur les marchés de la ville. Mais pas seulement. Une partie des récoltes sera également utilisée pour proposer des repas aux habitants des rues de Curitiba. C’est là que Patricia et Gabriella entrent en jeu. Patricia aménage le jardin et organise la production. De son côté, Gabriella, à bord de son « food truck », sillonnera les rues de la ville pour proposer des repas aux sans-abris. Et bien entendu, les déchets organiques produits retourneront à la source, alimenter à leur tour le jardin, sous l’action de la Casa da Videira.

Créer des flux d’échange, des connections entre initiatives individuelles, voilà l’ambition sur le long terme. Et c’était bien là notre sujet : un changement d’échelle naissant dont nous avons hâte de constater l’évolution. C’est peut-être d’ailleurs ce qui permettra à l’agriculture urbaine de remplir pleinement son rôle : celui de la transition vers une ville plus productive, plus verte et et plus vivante, comprenez humaine.

 

 

 

Sources : 

BaillardDominique (2015, 11 déc.) “Le Brésil s’enfonce dans la crise”. RFI. http://www.rfi.fr/emission/20151211-bresil-enfonce-crise-economique

LA VIA DEL SUR (2014, 25 juin) “Brésil / Curitiba, la chute d’un modèle”. Revue Urbanités. http://www.revue-urbanites.fr/chroniques-curitiba-la-chute-dun-modele/

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