MEDELLIN & BOGOTA | Les populations déplacées sèment la confiance

CHRONIQUE D’UNE VILLE ORGANIQUE | Chaque mois, c’est une nouvelle étape de notre exploration qui s’achève. Et à l’autre bout du monde, certains cultivent déjà demain. Prenez une dose d’inspiration, vous êtes les bienvenus dans la ville organique…

 

16 Octobre 2017 | Colombia

Ultime étape : la Colombie, ce pays cosmopolite, riche de sa diversité ethnique et culturelle, entre populations indigènes, anciens colons européens et populations afro-descendantes. Et pourtant… La Colombie est aussi le reflet d’une paix encore fragile après un demi-siècle de guerre civile ; une société aliénée qui cherche dans l’histoire le moyen de se doter d’une mémoire collective : l’unité dans la diversité. À des milliers de kilomètres, l’histoire d’un pays fait chez nous l’écho d’un sujet brulant d’actualité : la reconstruction de populations marginalisées, déplacées par les conflits armés et dépossédées de leurs terres et de leurs racines. Voilà peut-être la direction dans laquelle nous souhaitons vous emmener : un droit à la terre dans sa fonction identitaire, sociale et économique. Mais pour commencer, il nous fallait la comprendre cette histoire.

La guerre civile colombienne, l’une des guerres les plus meurtrières au monde, laisse aujourd’hui derrière elle des centaines de milliers de victimes, après un conflit de plus de 50 ans. Selon Human Right Watch, on compte notamment près de 5 millions de déplacés en Colombie, réfugiés dans leur propre pays. La Colombie est le deuxième pays au monde en terme de population déplacée après la Syrie. Les premiers concernés ? La Côte pacifique colombienne, une région à forte majorité noire, des Afro-Colombiens descendants des esclaves de la colonisation. Aujourd’hui, la Colombie porte encore les cicatrices d’un conflit idéologique et politique meurtrier, mais surtout d’une histoire construite sur le développement prioritaire de quelques villes et sur fond de racisme et d’intolérance.

Pourtant, c’est bien dans ces villes que nous avons trouvé les prémices d’une reconstruction identitaire collective. De Medellin, ville avant-gardiste reconnue pour sa transformation exemplaire, à Bogota, capitale de plus de 8 millions d’habitants, petit plongeon au sein de ces communautés oubliées qui cherchent à retrouver confiance. Et qui ont commencé par la semer…

 

27 Octobre 2017, Medellin | Communauté Vereda Granizal

Medellin. Un nom ou plutôt une idée qui en évoque beaucoup d’autres : inégalités, intolérance, violence, mafia et corruption, mais aussi mutation, innovation citoyenne et inclusion sociale. L’ancien fief de Pablo Escobar, clivé entre quartiers riches et quartiers délaissés, a entamé depuis plus d’une dizaine d’années une transformation étonnante portée par une nouvelle forme de gouvernance et de participation citoyenne : une vision systémique du développement urbain intégrant de multiples parties-prenantes et approches. Le point d’orgue ? Citoyenneté inclusive et culture. Un premier contre-pied aux inégalités, à la violence et à l’intolérance : les populations les plus vulnérables sont intégrées à la dynamique de la ville, favorisant leur potentiel individuel et collectif. La culture, placée en tête de liste, a permis de libérer le potentiel des citoyens, de rassembler les gens, de sortir des paradigmes socio-économiques traditionnels et de partager une vision et des valeurs communes.

Et avec nous, la culture entretient toujours son double sens. Si à Medellin les initiatives agricoles foisonnent, l’agriculture urbaine est essentiellement née de la migration des populations paysannes vers les centres urbains du pays. Entre développement économique, lien social et gestion environnementale, l’agriculture urbaine donne à ces populations vulnérables l’opportunité de s’inscrire au sein du territoire urbain. Et les initiatives sont multiples. De son côté, l’Alcaldia – la Municipalité – de Medellin promeut le développement social, la sécurité alimentaire et la participation citoyenne avec ces 276 jardins institutionnels, familiaux et scolaires, établis sous la gouvernance du Secrétariat de l’inclusion sociale, de la famille et des droits humains. Autre initiative, la Fondation Salva Terra développe depuis 2011 des systèmes productifs ruraux et urbains favorisant le développement humain, la prise en compte des enjeux environnementaux, le développement de connaissances et les comportements honnêtes, responsables et éthiques. L’idée ? Construire un nouveau tissu social par le biais de l’agriculture via un processus participatif basé sur la connaissance et les savoirs ancestraux.

De notre côté, nous rencontrons Lenis, 30 ans, directrice générale de la Fondation Huellas qui nous emmène au sein de la communauté Vereda Granizal, dans la municipalité de Bello en périphérie de Medellin. Vereda Granizal, c’est 25000 personnes, principalement d’origine paysanne, dont 60% furent déplacées par les anciens conflits armés du territoire.

Installées sur des terrains vagues depuis les années 80 et 90, ces communautés informelles s’organisent là où la présence et l’offre institutionnelle restent très faibles.

Avec une quinzaine de familles, Huellas lance en 2013 le programme ACOGER, une formation aux techniques agroécologiques et à l’entrepreneuriat qui aboutit en 2015 à la formation d’une organisation civile indépendante chargée de diffuser les connaissances au reste de la communauté. Pour ces familles, l’agroécologie offre de nouvelles possibilités d’occupation de l’espace, portées par des valeurs telles que le travail d’équipe, le coopérativisme, la confiance, le sentiment d’appartenance, la prise de décision partagée, le leadership, la responsabilité, le respect, la tolérance et la transparence. L’agriculture est non seulement perçue comme une activité productive économiquement durable, mais aussi comme une activité offrant un espace de consolidation communautaire et d’appropriation du territoire.

« Semer la confiance », voici les mots exacts employés par Lenis pour résumer sa mission. Et en Colombie, ces quelques mots sont porteurs de sens ; un sens qu’elle n’est pas la seule à donner…


11 Novembre 2017, Bogota | Quartier Santa Rosa

L’expédition touche à sa fin mais nous laisse quelques jours à Bogota. Nous y rencontrons la Fondation franco-colombienne Proyectar sin Fronteras et son projet Sembrando confianza, littéralement « Semant la confiance ». Raphael et Laetitia, tous deux français en service civique, nous emmènent au sein de la communauté Santa Rosa dans le quartier de San Cristobal au sud de Bogota. Un quartier classé en 2001 comme zone de risque élevé de glissement de terrain, où se côtoient populations résidentes, populations démobilisées des groupes de guérilla, et populations déplacées. En 2013, en raison des problèmes et conflits qui affligent le pays, Santa Rosa voit arriver un grand nombre de familles déplacées des zones ouest du Pacifique. Le quartier évolue aujourd’hui dans une dynamique de tension sociale et de coexistence complexe avec une stigmatisation systématique entre «propriétaires» initiaux et «envahisseurs», essentiellement afro-descendants. L’insalubrité de certaines habitations et la gestion inadéquate des déchets ajoutent un peu plus à la fracture sociale du quartier avec une absence totale de sensibilisation à l’environnement et de conscientisation à l’occupation de l’espace public.

L’objectif de Sembrando confianza ? Utiliser l’agriculture urbaine pour rompre avec l’intolérance, le manque de respect et l’absence de communication, et promouvoir de bonnes relations entre voisins basées sur la participation communautaire. Un processus initié par des ateliers de formation aux pratiques de réutilisation et de recyclage pour la création de jardins urbains destinés à la production alimentaire. En plus de promouvoir une nouvelle économie dans les familles participantes, les 20 jardins familiaux établis permettent de réduire la quantité de déchets, renforçant les liens entre voisins et favorisant une coexistence harmonieuse au sein de la communauté.

De Medellin à Bogota, le constat est sans appel : donner la priorité aux zones à risque et à plus grande fragilité socioéconomique, environnementale et urbaine reste primordiale dans un pays où évoluent ensemble fracture et reconstruction. Au sein de ces populations vulnérables s’inventent de nouveaux modèles de résilience, teintés de résistance citoyenne et de lutte pacifique pour un droit au territoire, au nom d’une mémoire historique et collective.

À l’heure où l’Europe dresse des barrières, ferme ses frontières et semble oublier son devoir de solidarité, la Colombie et son histoire nous redonnent conscience de notre humanité et de la responsabilité à laquelle elle nous engage : un échange entre toutes les cultures dans une créa­tion commune et un enrichissement mutuel.

 

 

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