CUENCA | Les femmes réconcilient le rural et l’urbain

CHRONIQUE D’UNE VILLE ORGANIQUE | Chaque mois, c’est une nouvelle étape de notre exploration qui s’achève. Et à l’autre bout du monde, certains cultivent déjà demain. Prenez une dose d’inspiration, vous êtes les bienvenus dans la ville organique…

 

16 aout 2017 | Département d’Économie Sociale et Solidaire

Départ du Pérou. Deux bus et près de 40 heures plus tard, nous voilà finalement arrivés à Cuenca, troisième ville d’Équateur et capitale de la province de l’Azuay. À peine accueillis par Paul, responsable du pôle social du Département d’Économie Sociale et Solidaire de la municipalité de Cuenca, nous voilà déjà réunis autour d’une table où nous rencontrons également Maya et Sabrina, respectivement directrice du PAU – Programme d’Agriculture Urbaine – et ingénieur agronome. Aujourd’hui, nous parlerons agroécologie. L’Azuay fait aujourd’hui figure de modèle en Équateur, le résultat de plus d’une décennie de travail collectif entre la municipalité, une dizaine d’ONG, et les organisations paysannes de la région. Une décennie nécessaire pour que les crises sociales, économiques et écologiques finissent par donner l’opportunité au PAU de prendre corps, et à l’agroécologie de rayonner.

L’enjeu aujourd’hui ? Contourner les problèmes structurels auxquels le développement de l’agroécologie fait face. Car politiquement, le constat est sans appel : les politiques gouvernementales agricoles sont aujourd’hui loin d’encourager le travail des petits paysans, au plus grand bonheur de l’agro-industrie pour laquelle il convient peu de mettre en avant l’iniquité sociale engendrées par les pratiques agricoles conventionnelles. L’accès à la terre et à l’eau reste le privilège des grandes exploitations. La majorité des producteurs agroécologiques ne possèdent que de toutes petites surfaces de terre ; les bénéfices sociaux et environnementaux autant que la diversité et la sécurité sanitaire des aliments cultivés n’arrivent plus à contrebalancer le poids de l’impératif économique. Rentabilité oblige.

Le changement viendra « d’en bas ». Les producteurs agroécologiques de l’Azuay l’ont bien compris. Les deux principales organisations paysannes, la RAA – Red Agroecológica del Austro – et l’APAA – Asociación de Productores Agroecológicos del Azuay – assoient progressivement leur légitimité environnementale et sociale auprès des citoyens. Une grande partie des besoins alimentaires d’Équateur est encore assurée par une agriculture paysanne portée en majorité par les femmes. Des femmes qui, en contre-pied d’un héritage patriarcal fort et d’une reconnaissance politique timide, ont développé une proposition agroécologique forte et structurée, articulée autour de la certification de la production et de la vente directe sur les marchés de la ville…

 

18 aout 2017 – Communauté ‘Kallpa Warmi‘

Direction Sayausi, village de la périphérie de Cuenca. Nous y rencontrons Marisol, coordinatrice de l’association ‘Kallpa Warmi’, littéralement « Femme forte ». Kallpa Warmi encourage l’entrepreneuriat des femmes rurales par l’agroécologie. Si le travail et le capital restent l’affaire des hommes, les femmes gardent traditionnellement la responsabilité de véhiculer l’ensemble des thèmes liés à la vie et au soin – soin de l’humain, soin de la terre. Face à des problématiques de genre encore trop bien ancrées, l’agroécologie représente un formidable levier d’émancipation pour faire valoir une culture paysanne, un patrimoine immatériel acquis et transmis de générations en générations.

Légitimité. Voilà le mot d’ordre d’un travail de longue haleine. Son point d’orgue ? Le système de garantie : un système collaboratif et participatif de contrôle des pratiques agroécologiques par et pour les producteurs. Les promoteurs, des producteurs expérimentés choisi par la communauté, effectuent des visites au sein des fermes avec pour objectif d’évaluer et de certifier la production selon un cahier des charges à cinq critères : gestion des sols et de l’eau, protection de la faune et de l’environnement, et implantation de systèmes agroforestiers. Un premier pas vers la valorisation des pratiques paysannes qui répond notamment à la nécessité de faire reconnaître l’agroécologie comme engagement social et environnemental de la part des consommateurs. Et un autre vers une reconsidération progressive du rôle des femmes rurales au sein de l’espace urbain…

 

24 aout 2017 – Les marchés agroécologiques

Capulispamba, Biocentro, 12 de abril, Totoracocha, Miraflores, Turi… Les marchés agroécologiques ne cessent de fleurir à Cuenca. À ce jour, ils restent l’unique circuit de commercialisation offert aux producteurs qui luttent chaque jour pour valoriser le travail de la terre et sensibiliser les citadins aux enjeux d’une alimentation saine et d’une justice sociale durable. Pour la plupart de ces femmes vulnérables, la vente directe leur permet d’améliorer considérablement leurs revenus grâce à des prix plus rémunérateurs. Et surtout, les marchés sont l’opportunité de renforcer la présence de la communauté qui échange directement avec la population urbaine, des consommateurs qui redécouvrent des produits locaux, frais et de qualité. Une nouvelle façon de revaloriser le travail agricole au sein de villes plus inclusives…

Les pratiques agricoles conventionnelles portées par l’agro-industrie coupent non seulement l’accès des populations urbaines à une nourriture abordable, saine et nutritive, mais affectent également les petits producteurs des zones rurales en favorisant l’isolement et la pauvreté. Ces approches qui encouragent la séparation entre le monde rural et le monde urbain négligent souvent leurs relations et interactions. Les villes ne se construisent pas seules et ne peuvent s’envisager sans leur lien et leur dépendance aux territoires environnants. À l’expansion exponentielle des villes et aux besoins alimentaires croissants s’ajouteront alors le défi de l’amélioration des moyens de subsistance en milieu rural, nous obligeant à réfléchir à la mise en place de systèmes alimentaires intégrés qui renforceront ces liens rural-urbain et amélioreront la relation entre producteurs et consommateurs. Les solutions aux problèmes alimentaires, environnementaux et sociaux en zone urbaine seront celles qui sauront intégrer les zones rurales, pour des approches villes-régions participatives et justes.

À Cuenca, la collaboration entre la municipalité et les organisations paysannes a contribué à offrir aux populations les plus vulnérables, les femmes, l’assurance d’activités génératrices de revenus et d’une meilleure reconnaissance de leur rôle dans la vie économique locale. Une occupation durable, démocratique et équitable de l’espace urbain qui valorise la fonction sociale de la terre. Et surtout, la garantie du droit collectif d’habiter un territoire. Le « droit à la ville ».

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *